#Rencontre – Yves Chatap

Rencontre avec Yves Chatap, commissaire associé de la 10ème édition des Rencontres de Bamako

Bonjour Yves, tu es commissaire de la 10ème édition des Rencontres de Bamako, biennale africaine de la photographie. C’est la première fois dans l’histoire de la biennale que le commissariat de l’exposition principale est confiée à à une équipe de commissaires. 
Comment cela s’est-il passé ?

La volonté de la directrice artistique, Bisi Silva, a été de donner la possibilité à de jeunes commissaires associés, Antawan Byrd et moi-même, de trouver une place. Ça a été une très belle expérience, qui s’est poursuivie, au-delà des expositions, dans l’ensemble de la programmation et le catalogue de la biennale.

Nous avons travaillé en étroite collaboration, dans l’échange et le partage. Bisi Silva nous a proposé de réfléchir à cette thématique Telling Time/ Conter le temps que nous avons trouvé d’actualité puisqu’il agissait de partir des derniers événements au Mali* et de pouvoir réfléchir au développement que ce temps trouvait dans la photographie : comment raconter ce temps à travers l’image ?

Nous avons sélectionnés 39 artistes sur 800 dossiers et fait le choix de montrer un maximum d’images par artiste, de mettre en avant des séries ou du moins des extraits conséquents, pour donner plus d’attention aux travaux dans leurs ensembles. Cela donne une sélection plus restreinte, plus resserrée, mais avec plus de visibilité pour chacun.
Nous nous sommes également orientés vers des travaux plus artistiques, plus plasticiens parfois plus conceptuels aussi. Le reportage et le documentaire restent bien entendu présents avec des travaux sur la crise au Mali, la révolution au Burkina, ou Ebola. 
Nous avons souhaité montrer la diversité des approches, les nouvelles expériences que développait cette génération d’artistes sur le continent.

Tu es également commissaire d’une exposition, intitulée « Tu m’aimes », seul cette fois. Comment l’as-tu conçue ? Quelles en sont les références ?

L’exposition Tu m’aimes est inspirée du Portrait de Dorian Gray d’Oscar Wilde.  Il me semblait utile de parler du corps dans cette thématique « Telling Time » : de la naissance, au vieillissement, à la mort. Je souhaitais évoquer ces temporalités mais aussi celles du désir, de la répulsion, du regard de l’autre, de la beauté, de l’abandon, de la transformation… 
J’ai voulu ouvrir cette sélection à des artistes internationaux, en plus des artistes du continent et de la diaspora : il me semblait important de mettre en regard des approches diverses.

L’exposition réunit des œuvres d’ORLAN, Joel Andrianomearisoa, John Coplans, Nyadzombe Nyapenza et Elise Vandewalle.

© Anja Ronacher, “Auge”, video installation, 2011

L’exposition est présentée dans la Salle des Textiles du Musée National du Mali, qui présente une collection exceptionnelle de bogolans, indigos, broderies, textiles en laine, basin… 
Comment s’est passé le travail de scénographie dans ce contexte particulier ?

Au premier abord, le travail de scénographie ne paraissait pas évident : le musée est conçu et possède ses propres pièces. Nous ne sommes pas dans le white cube, cet espace blanc prêt à accueillir des œuvres de manière linéaire. 
Il s’agissait de relever ce challenge et de donner l’occasion aux visiteurs de voir en même temps ces pièces anciennes qui font partie du patrimoine malien, mais aussi de créer des liens avec les travaux que j’y emmenais.

Pour cela, j’ai visité l’espace plusieurs fois. Les idées ont évoluées au fur et à mesure, pour finalement orienter vers une installation qui permettrait au spectateur d’adopter différentes postures. J’ai choisi de marquer chaque salle avec quelques images, pour que tous ces textiles anciens et les images (photographies ou vidéos) dialoguent. Les textiles sont aussi en lien avec la réflexion sur le corps d’une part, et celle sur le temps d’autre part, puisque ce sont des vêtements traditionnels qui datent du 11ème au 15ème siècle.
Ainsi, les pièces anciennes et les images contemporaines se complètent. La beauté reste le lien entre cet espace et l’exposition.
Le but était de créer une relation, une cohésion : montrer/cacher, dévoiler/révéler.

 

* 
[Ndlr : la 10ème édition de la biennale de Bamako devait initialement avoir lieu en 2013. Elle a été annulée puis reportée à 2015 suite au coup d’état qu’a connu le pays en 2012]